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Causes de décès en Tunisie : estimation des années de vie perdues

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N. Ben Mansour,1 H. Skhiri,1 H. Aounallah-Skhiri1,2, M. Hsairi 1,2 et S. Hajjem 1

أسباب الوفيات في تونس: تقديرات سنوات الحياة المفقودة

ناديا بن منصور، هالة السخيري، هاجر عون الله السخيري، محمد حصايري، سعيد حجام

الخلاصة: قام الباحثون في هذه الدراسة بتقدير عدد سنوات الحياة المفقودة نتيجة الموت المبكر، موزعة حسب أسباب الوفيات في تونس في عام 2006. وقد اتبع الباحثون الطريقة المعيارية لحساب سنوات الحياة المتوقع فقدانها وهي الطريقة التي ابتكرها موري ولوبيز. ووجدوا أن المعدل الخام لسنوات الحياة المفقودة هو 58.1 لكل ألف نسمة، وبعد إضفاء المعيارية بالنسبة للسن بالاعتماد على عدد سكان العالم، حصل الباحثون على معدل 57.7 لسنوات الحياة المفقودة لكل ألف نسمة. وقد غلبت على عبء الوفيات المبكرة كل من أمراض القلب والأوعية (19.3 % من مجمل سنوات الحياة المفقودة) والسرطانات (17.8 %)، وتلاهما وفيات حالات الخِداج والحالات المحيطة بالولادة (13.6 %). وعندما استبعد الباحثون المجموعات العمرية القاصية التي تغلب فيها الحالات المحيطة بالـولادة (0–4 سنوات) والأمراض القلبية الوعائية (في الأعمار أكثر من 60 عاماً)، وجدوا أن الأسباب الغالبة لسنوات الحياة المفقودة هي الإصابات (حوادث التصادم على الطرق والسقوط وغير ذلك)، والسرطانات، فهي الأكثر مسؤولية عن سنوات الحياة المفقودة. وتوضح هذه الدراسة الإسهام الكبير للأمراض غير السارية في سنوات الحياة المفقودة في تونس. ولعل أفضل الطرق للتصدي لهذه الأمراض هي تعزيز الحياة الصحية وتعزيز الوقاية الثانوية في الرعاية الصحية الأولية.

RÉSUMÉ Cette étude présente une estimation des années de vie perdues (AVP) du fait d’un décès prématuré, par cause, en Tunisie pour l’année 2006. Nous avons adopté la méthodologie SEYLL (Standard Expected Years of Life Lost) proposée par Murray et Lopez. Le taux brut d’AVP était de 58,1 pour 1000 habitants ; celui standardisé sur la population mondiale était de 57,7 pour 1000. Les maladies cardio-vasculaires (19,3 %) et les cancers (17,8 %) étaient les plus pourvoyeurs d’AVP, suivis par les affections périnatales (13,6 %). En dehors des classes d’âge extrêmes prédominées par les affections périnatales (0-4 ans) et les maladies cardio-vasculaires (> 60 ans), c’étaient les cancers et les traumatismes (accidents de la circulation, chutes, etc.) qui étaient les plus pourvoyeurs d’AVP. L’étude souligne la part majeure des maladies non transmissibles dans les pertes en années de vie en Tunisie. La promotion d’un mode de vie sain et la prévention secondaire en première ligne semblent les moyens de lutte les plus efficaces contre ces maladies.

Causes of death in Tunisia: estimates of years of life lost

ABSTRACT This study estimated the number of years of life lost (YLL) by cause due to premature death in Tunisia for the year 2006. We adopted the methodology (SEYLL) proposed by Murray and Lopez. The crude rate of YLL was 58.1 per 1000 inhabitants. After age-standardization using the world population, we obtained a rate of 57.7 YLL per 1000. Cardiovascular diseases (CVD) (19.3% of total YLL) and cancers (17.8%) dominated the burden of premature mortality, followed by perinatal conditions (13.6%). Excluding extreme age groups where perinatal conditions (0–4 years) and CVD (> 60 years) dominated the YLL’s causes, injuries (road traffic crashes, falls, etc.) and cancers were most responsible for YLL. The present study highlights the major contribution of noncommunicable diseases to YLL in Tunisia. The promotion of healthy lifestyle and the reinforcement of secondary prevention in primary health care are the best ways to tackle these diseases.

1Institut National de Santé Publique, Tunis (Tunisie) (Correspondance à adresser à N. Ben Mansour : This e-mail address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it ).
2Faculté de Médecine, Université de Tunis El Manar, Tunis (Tunisie).
Reçu : 31/10/12; accepté : 14/03/13
EMHJ, 2014, 20(4): 257-264


Introduction

Les indicateurs traditionnels de mortalité ont joué un rôle très important dans les processus d’établissement des priorités et de surveillance en santé publique. Cependant, ils donnent plus de poids aux décès des personnes âgées, reléguant ainsi au second rang les pathologies qui tuent prématurément et qui sont par conséquent les plus pourvoyeuses d’années de vie perdues (AVP) à l’échelle individuelle [1]. La notion de mortalité prématurée (avant 65 ans) a déjà été débattue par Dempsey en 1946 [2]. Plus récemment, des efforts considérables ont été fournis pour établir des indicateurs qui combinent mortalité précoce et invalidité [3], parmi lesquels les années de vie corrigées de l’incapacité (AVCI), développés dans le cadre de l’étude de la charge mondiale de morbidité [4,5]. Dans cette dernière étude, une méthodologie de calcul des AVP par l’espérance de vie standard (SEYLL – Standard Expected Years of Life Lost) a été présentée et prend en compte la survenue prématurée du décès en accordant plus de poids aux décès chez les adultes jeunes. Les AVP semblent être un indicateur encore plus fiable que d’autres indicateurs traditionnels de mortalité dans l’orientation et l’évaluation des interventions visant l’allongement de l’espérance de vie [6].

Au cours des 20 dernières années, la Tunisie a vécu une importante transition épidémiologique résultant de la dynamique de développement socio-économique et sanitaire, avec pour corollaire un risque accru de maladies chroniques [7]. Ceci soulève des questions fondamentales concernant l'impact de cette transition sur les pertes en années de vie par principales causes de décès, dans l’optique d’aider les décideurs à mieux rationaliser les choix dans le domaine de la santé publique. Dans ce contexte, le présent travail se propose d’estimer dans la population tunisienne durant l’année 2006 et, pour les principales pathologies, le nombre d’AVP à cause d’un décès prématuré.

Méthodologie

Le calcul du nombre d’AVP, utilisé en association avec l’indicateur d’invalidité (années de vie vécues en état d’invalidité, pondérée par la gravité de l’invalidité), permet d’évaluer l’impact de la charge de morbidité de certaines pathologies. La somme de ces deux indicateurs permet d’obtenir une mesure du total des années de vie futures qui auraient dû être vécues en bonne santé, mais qui sont perdues à cause de différentes maladies.

Le calcul de l’indicateur d’invalidité nécessite la disponibilité, par sexe et par différents groupes d’âge, des estimations d’incidence et de durée de chaque étape de la maladie ainsi que l’incapacité engendrée. À défaut de telles données à ce stade de l’étude, notre travail a consisté à calculer uniquement les AVP dues à un décès prématuré par cause, selon le sexe et les différentes tranches d’âge. Les AVP représentent la différence entre l’âge de décès et l’âge correspondant à une espérance de vie optimale [8]. La méthode de calcul utilisée dans ce travail dérive directement de celle présentée dans l’étude de la charge mondiale de morbidité et définie par la formule suivante : SEYLL = Σ DxEx, où Dx : effectif des décès par cause dans la tranche d’âge x ; Ex : espérance de vie dans la tranche d’âge x.

Pour le calcul des effectifs de décès par cause et par tranche d’âge, nous avons utilisé la formule suivante :

Σ Txi × Nxi × Pxi

Txi = taux de mortalité pour la tranche d’âge xi, estimé à partir de la table de mortalité. Nous avons étudié les classes d’âge 0-4 ans, 5-14 ans, 15-29 ans, 30-44 ans, 45-59 ans, 60-69 ans, 70 ans et plus.

Nxi = effectif de la population pour la classe d’âge xi, obtenu auprès de l’Institut National de la Statistique [9].

Pxi : proportion de décès par une cause donnée parmi le total des décès de la classe d’âge xi.

Des étapes intermédiaires étaient nécessaires pour déterminer les AVP :

afin de déterminer Txi, et en l’absence d’une table de mortalité correspondant à l’année 2006, nous avons utilisé celle de l’année 2007 fournie par les services compétents de l’Institut National de la Statistique (données non publiées). Le nombre de décès par classe d’âge a été obtenu en multipliant Txi par Nxi.

Pour calculer les Pxi, nous avons utilisé les données relatives à l’année 2006 du système national de surveillance des causes de décès mis en place en Tunisie depuis 1998, basé sur un modèle de certificat de décès inspiré du modèle international recommandé par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) [10] et la Classification internationale des maladies , dixième révision, pour le codage des causes de décès [11].

Le nombre de décès par une cause donnée et par classe d’âge est obtenu en multipliant le nombre de décès pour la classe d’âge calculé en (i) par la proportion de décès pour chaque cause de décès donnée en (ii).

Dans un deuxième temps, les effectifs par âge et par sexe de la population mondiale ont été utilisés pour calculer des AVP standardisés selon la méthode de standardisation directe [12], et ce pour faciliter les comparaisons internationales.

Ainsi, le nombre d’AVP par cause de mortalité, par classe d’âge et par sexe est obtenu en multipliant le nombre de décès obtenu en (iii) par l’espérance de vie standard par tranche d’âge de décès (Ex), calculée selon la méthode SEYLL [5]. Le nombre total d’AVP (brut ou standardisé) pour l’ensemble des causes de décès et pour un sexe déterminé correspond à la somme des AVP des différentes causes : AVP totales =  AVP des différentes causes de mortalité.

Résultats

Au total, 48 529 décès ont été observés au cours de l’année 2006 en Tunisie. Cependant, seuls 22 561 (soit 46,5 %) certificats de décès sont parvenus à l’Institut National de Santé Publique (INSP), avec seulement 20 142 certificats complets ayant comporté des informations précises sur la cause du décès. Par ailleurs, le sexe n’a pas été précisé pour 2042 décès. Ainsi, notre étude s’est basée sur 18 100 certificats de décès (10 406 décès chez les hommes [57,5 %] et 7694 chez les femmes [42,5 %]), ce qui représente 80,2 % des décès déclarés à l’INSP au cours de l’année 2006 et seulement 37,3 % de l’ensemble des décès observés dans notre pays au cours de cette même année.

Nature des causes de décès

Durant l’année 2006, les maladies de l’appareil circulatoire représentaient la première cause de décès pour les deux sexes (Figure 1). En effet, ces maladies étaient responsables de 28,9 % de l’ensemble des décès : 27 % chez la population masculine et 30 % chez la population féminine. Les autres principales causes de décès étaient les cancers (18,8 %), les maladies de l’appareil respiratoire (10,7 %), les maladies endocriniennes, nutritionnelles et métaboliques (8,1 %) et les affections dont l’origine se situe dans la période périnatale (6,9 %) chez la population masculine. Cette classification était légèrement différente chez la population féminine pour laquelle la proportion des décès attribuables aux cancers était de 14,4 %, aux maladies endocriniennes, nutritionnelles et métaboliques de 12,4 %, aux maladies de l’appareil respiratoire de 7,7 % et aux affections dont l’origine se situe dans la période périnatale de 6,5 %.

Figure 1 Principales causes de décès par sexe en Tunisie

Par ailleurs, la proportion des décès, toutes causes confondues, enregistrés à partir de l’âge de 70 ans était de 18,7 % chez les hommes et de 25,5 % chez les femmes.

Années de vie perdues (AVP) à cause d’un décès prématuré

Selon les données enregistrées en 2006, le nombre estimé d’AVP à cause d’un décès prématuré était de 588 891 (343 249 chez la population masculine et 245 642 chez la population féminine). Ceci correspond à un taux d’AVP de 58,1 pour 1000 habitants (67,8 pour 1000 chez la population masculine et 48,1 pour 1000 chez la population féminine).

Après standardisation sur la population mondiale, le nombre d’AVP était de 57,7 pour 1000 : 67,1 pour 1000 chez la population masculine et 48,3 pour 1000 chez la population féminine.

Répartition des AVP selon le sexe et les principaux groupes de pathologies

Les principales pathologies pourvoyeuses d’AVP chez les deux sexes étaient les maladies cardio-vasculaires (19,3 %) avec 113 615 AVP (population masculine : 12,5 pour 1000 et population féminine : 10,0 pour 1000) et les cancers (17,8 %) avec 105 205 AVP (population masculine : 12,1 pour 1000 ; population féminine : 8,6 pour 1000). Les affections dont l’origine se situe dans la période périnatale occupaient la 3e position (13,6 %) avec 43  303 AVP (population masculine : 9,01 pour 1000 ; population féminine : 6,86 pour 1000). Cependant, le quatrième rang correspondait aux causes externes de mortalité (accidents, chutes, etc.) chez la population masculine  (33 079 AVP) versus les maladies endocriniennes, nutritionnelles et métaboliques chez la population féminine (20 950 AVP). Les maladies respiratoires venaient en cinquième position chez les deux sexes.

Répartition des AVP selon la classe d’âge et le sexe (Tableaux 1 et 2)

0-4 ans

Les deux principales pathologies responsables de la plus grande part d’AVP pour les garçons et les filles âgés de 0 à 4 ans étaient les affections dont l’origine se situe dans la période périnatale, suivies des malformations congénitales et anomalies chromosomiques avec, respectivement, 56,6 % et 14,5 % du total des AVP chez les garçons et 54,0 % et 15,8 % chez les filles.

5-14 ans

Pour les garçons, les causes externes de mortalité (accidents, chutes, etc.) étaient les plus pourvoyeuses d’AVP (14,0 %), suivies des maladies du système nerveux et des organes des sens (12,1 %), des cancers (11,3 %) et des malformations congénitales (11,2 %). Par contre, pour les filles, ce sont les cancers qui occupaient le premier rang avec 18,0 % des AVP. Les causes externes de mortalité se situaient en deuxième position (16,8 %), suivies par les maladies du système nerveux et des organes des sens (14,7 %) et les maladies de l’appareil respiratoire (9,2 %).

15-29 ans

Dans la population masculine, ce sont de loin les causes externes de mortalité (accidents, chutes, etc.) qui étaient les plus pourvoyeuses d’AVP (42,9 %), suivies des lésions traumatiques et empoisonnements (11,2 %) et des maladies cardio-vasculaires (8,2%). Alors que dans la population féminine, les cancers étaient les plus pourvoyeurs d’AVP (24,9 %), suivis des maladies cardio-vasculaires (12,3 %) et des causes externes de mortalité (11,2 %).

30-44 ans

La plus grande part des AVP dans cette tranche d’âge était due aux cancers aussi bien chez les hommes (25,6 %) que chez les femmes (36,2 %). Les causes externes de mortalité (accidents, chutes, etc.) étaient plus pourvoyeuses d’AVP que les maladies cardio-vasculaires chez les hommes (18,2 % et 14,1 % des AVP respectivement), contrairement aux femmes chez lesquelles la part des AVP était de 15,1 % pour les maladies cardio-vasculaires et de 9,2 % pour les causes externes de mortalité.

45-59 ans

Les principales pathologies pourvoyeuses d’AVP chez les deux sexes étaient les cancers (32,2 % [hommes] et 42,2 % [femmes] des AVP), les maladies cardio-vasculaires (25,4 % et 23,3 %), les maladies endocriniennes, nutritionnelles et métaboliques (8,7 % et 8,6 %) et les maladies de l’appareil respiratoire (8,0 % et 6,5 %).

60-69 ans

Chez les hommes, les cancers (29,4 % des AVP) et les maladies cardio-vasculaires (28,8 %) représentaient les pathologies les plus pourvoyeuses d’AVP, suivies des maladies endocriniennes, nutritionnelles et métaboliques (10,5 %) et des maladies de l’appareil respiratoire (9,8 %). Alors que chez les femmes, les maladies cardio-vasculaires (31,5 %) étaient responsables d’une part d’AVP nettement plus élevée que celle liée aux cancers (21,8 %), suivies des maladies endocriniennes, nutritionnelles et métaboliques (17,2 %) et des maladies de l’appareil respiratoire (6,8 %).

70 ans et plus

Les maladies cardio-vasculaires étaient les plus incriminées, responsables de 35,4 % des AVP chez les hommes et de 40,6 % des AVP chez les femmes. Les deuxième, troisième et quatrième rangs correspondaient aux cancers (17,7 %), maladies de l’appareil respiratoire (13,8 %) et maladies endocriniennes, nutritionnelles et métaboliques (9,4 %) chez les hommes, et aux maladies endocriniennes, nutritionnelles et métaboliques (15,0 %), cancers (9,2 %) et maladies de l’appareil respiratoire (8,9 %) chez les femmes.

Discussion

À travers cette étude, nous avons estimé le poids de la mortalité prématurée en Tunisie par cause de décès, en se basant sur la méthodologie de calcul SEYLL adoptée dans l’étude de la charge mondiale de morbidité [5]. Cette méthodologie de calcul a été utilisée dans plusieurs pays de divers niveaux de développement, à une échelle nationale et régionale [13-17]. Il aurait été utile d’analyser une année plus récente que 2006 ; cependant, pour des contraintes de ressources humaines, la plus récente base de données disponible était celle de 2006.

Les maladies cardio-vasculaires représentaient la première cause de décès pour les deux sexes suivies, par ordre décroissant, par les cancers, les maladies de l’appareil respiratoire, les maladies endocriniennes, nutritionnelles et métaboliques et les affections dont l’origine se situe dans la période périnatale. Le nombre estimé d’AVP dans la population tunisienne en 2006 était de 588 891, soit un taux brut de 68 pour 1000 habitants dans la population masculine et de 48 pour 1000 dans la population féminine. La majorité de ces AVP (37 %) était causée par les maladies cardio-vasculaires et les cancers.

L’analyse des données de mortalité à l’échelle nationale a certes un intérêt général (estimation de la moyenne nationale et des tendances, comparaison avec les autres pays et identification des problèmes prioritaires à l’échelle nationale). Cependant, elles ne permettent pas de mettre en évidence les disparités régionales. Également, la présente étude comporte d’autres limites méthodologiques : c’est ainsi que le système de surveillance des causes de décès couvre actuellement moins de 50 % du total des décès en Tunisie. En plus, l’utilisation de la table de mortalité relative à l’année 2007, à défaut d’une table pour l’année 2006, pourrait à priori constituer une insuffisance. Toutefois, le risque d’erreur semble minime puisque le taux de mortalité durant ces deux années était relativement stable [9].

Notre étude a montré que près de 58 %, aussi bien des décès que des AVP, étaient recensés chez la population masculine ; cette prédominance masculine a été rapportée par la majorité des études [13-17]. Concernant les taux d’AVP, une étude similaire faite en Espagne en 2008 [14] a révélé des taux nettement inférieurs à nos résultats, avec 56,8 pour 1000 (population masculine) et 35,6 pour 1000 (population féminine). La standardisation sur la population mondiale a abouti à un taux égal à 57,7 pour 1000 : ce chiffre est inférieur à celui avancé par une étude faite en Serbie (79 pour 1000), utilisant la même méthodologie de standardisation [15]. Ces disparités pourraient être expliquées en grande partie par la différence entre les trois pays en matière de fréquence des décès liés aux affections dont l’origine se situe dans la période périnatale, aux maladies cardio-vasculaires et aux cancers. En effet, le taux d’AVP dues aux affections dont l’origine se situe dans la période périnatale était 10 fois plus élevé en Tunisie qu’en Espagne d’une part, et d’autre part les taux d’AVP dues aux maladies cardio-vasculaires et aux cancers étaient respectivement 3 et 2 fois moins élevés dans notre étude par rapport à ceux rapportés dans l’étude menée en Serbie.

Concernant la répartition des AVP par cause, des disparités entre la population féminine et la population masculine ont été notées particulièrement dans la tranche d’âge 5-29 ans où les causes externes de mortalité étaient les plus pourvoyeuses d’AVP chez la population masculine contre les cancers chez la population féminine. Ce constat pourrait être lié à deux phénomènes : 1) la survenue plus fréquente des accidents de la voie publique chez les hommes, qui pourrait être due à des conduites à risque plus fréquentes dans la population masculine jeune ; 2) la survenue des cancers féminins à un âge plus jeune par rapport à celle des cancers masculins [18].

Nos résultats montrent clairement que les maladies cardio-vasculaires et les cancers étaient les plus pourvoyeurs d’AVP (19,3 % et 17,8 %). Pour les affections dont l’origine se situe dans la période périnatale, classées cinquième dans la répartition des causes de décès pour les deux sexes confondus, elles occupaient le troisième rang parmi les causes pourvoyeuses d’AVP, et ce avant les maladies de l’appareil respiratoire et les maladies endocriniennes/métaboliques.

Dans une étude similaire menée dans le gouvernorat de Sfax en 1999, la part des cancers dans les AVP était plus faible (7,5 % chez la population masculine et 9,5 % chez la population féminine), alors que les accidents étaient les plus pourvoyeurs d’AVP chez la population masculine (24,9 %) [16]. Cette comparaison n’est pas exempte de biais vu les différences méthodologiques des deux études (populations cibles et années d’étude différentes). Ceci illustre bien l’intérêt des analyses régionales dans les études de mortalité, permettant ainsi de mieux identifier les spécificités et les priorités de santé de chaque région dans le but d’apporter les réponses les plus appropriées.

La part relative des maladies non transmissibles dans la survenue des AVP par cause concorde plus avec celle observée dans les pays développés de la Région européenne de l’Organisation mondiale de la Santé (EUR) et les pays moins développés de la Région de la Méditerranée orientale (EMR) par rapport à la population mondiale entière, où les maladies infectieuses (tuberculose, SIDA et maladies diarrhéiques) sont les plus pourvoyeuses d’AVP [13-17]. Cependant, ceci n’est pas vrai pour les affections dont l’origine se situe dans la période périnatale, dont la part ne dépasse pas 3 % des AVP dans les pays développés [13-15]. En effet, malgré les efforts fournis en Tunisie dans le cadre du programme national de périnatalité, la mortalité périnatale demeure encore préoccupante. D’après le système de surveillance des décès périnataux, le taux de mortalité périnatale intra-hospitalière à Tunis en 2010 était de 29,8 pour 1000 naissances vivantes. Ce chiffre est certes très alarmant, mais n’est pas représentatif de toutes les structures sanitaires du pays. L’optimisation de ce système d’information vers un recueil de données plus exhaustif à l’échelle nationale est fondamentale pour une évaluation plus juste du risque périnatal qui constitue encore une priorité nationale.

La part relativement majeure des maladies cardio-vasculaires et des cancers dans les AVP n’est pas surprenante, puisque les facteurs de risque de ces maladies ont atteint des taux alarmants dans la population tunisienne adulte [19], et même chez les jeunes [20,21]. L’épidémie de maladies non transmissibles et de leurs déterminants souligne plus que jamais l’urgence qu’il y a à accorder plus de place à la prévention et à la promotion de la santé. D’après une étude récente, si le taux de mortalité par maladies non transmissibles en Afrique du Nord chutait aux niveaux enregistrés dans les pays développés, l’espérance de vie moyenne serait allongée de 7 ans [22]. Cette baisse passera obligatoirement par la prévention primaire et secondaire.

Pour cela, les programmes de prévention devraient favoriser l’adoption par la population d’un mode de vie sain basé sur l’alimentation saine, l’activité physique régulière et la lutte antitabac. Les conseils des agents de santé constituent souvent un motif important pour faire changer les comportements ; néanmoins ceci doit être soutenu par un environnement favorable dans lequel le mode vie sain s’avère un choix facile et abordable. L’implication multisectorielle dans la lutte contre les maladies non transmissibles joue un rôle fondamental dans la création d’un tel environnement.

L’expérience de certains pays dans ce domaine est riche de leçons [23,24], et laisse penser que les stratégies de prévention qui favorisent l’adoption d’un mode de vie sain sont très efficaces, même dans un pays en développement. En Tunisie, une intervention pilote régionale faite dans le milieu scolaire a réussi à améliorer le niveau de connaissances et les pratiques concernant le mode de vie sain [25]. La généralisation de ces expériences communautaires de prévention est possible par leur intégration dans une politique de santé nationale. Ceci pourrait faciliter la cohérence et la collaboration d’autres secteurs de l’État directement impliqués dans la santé, tels que les transports, l’agriculture, l’éducation, le commerce, les finances et les affaires sociales. Parallèlement, le ministère de la santé devrait promouvoir le dépistage et le traitement précoce des facteurs de risque et des maladies déjà développées, en renforçant ces activités dans les structures de première ligne. Le choix de priorité des interventions doit prendre en compte les ressources potentielles mobilisables.

Conclusion

Il ressort de cette étude que les maladies cardio-vasculaires et les cancers étaient responsables de presque 40 % du nombre d’années de vie perdues prématurément en 2006. Une politique nationale unifiée, globale et multisectorielle, basée sur la promotion d’un mode de vie sain et la prévention secondaire particulièrement en première ligne, serait le moyen le plus efficace de lutter contre ces maladies.

Remerciements

Nos remerciements sont adressés à Dr Rafla Teg Dellagi, Coordinatrice du système de surveillance de la mortalité périnatale à Tunis, pour nous avoir communiqué des données concernant les décès périnatals à Tunis en 2010.

Conflit d’intérêt : aucun.

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